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La clinique managériale du cadre infirmier peut s’inspirer ou reposer sur différentes postures plus ou moins clairement identifiées. La posture est ce qui est au fondement des choix de l’action ou de l’orientation désirée pour l’agir humain, professionnel ou non. La réflexion proposée ci-après se fonde sur la nécessité que nous percevons d’inscrire les pratiques professionnelles dans la quête d’un agir à la fois sensé, respectueux des personnes et soucieux d’une aide qui se sait limitée tout en se voulant efficace autant que délicate. Nous qualifierons de posture soignante ce travail d’ « humanitude » qui conduit à une atmosphère soignante, c’est-à-dire une atmosphère nourrie par les effets de l’attention que chacun consent à porter à soi, à l’autre, aux autres et au monde.
Le cadre infirmier n’est pas le garant du soin, cette ambition serait démesurée autant qu’inappropriée. Il n’en est pas non plus un détenteur plus éclairé ni même un incontournable activateur. Il est plus modestement un humain, convoqué comme tout un chacun par le travail d’ « humanitude ». Ce qui le différencie des autres, c’est avant tout sa personne et ensuite, mais ensuite seulement, son statut. Ce dernier ne peut être confondu avec sa personne et cette dernière ne peut être absente des actes qu’il pose. Ne pas nier ou négliger sa propre humanité - et donc sa sensibilité, sa curiosité, sa créativité, ses limites et ses utopies – est sans doute le premier et le plus utile des exercices qui lui permet de se penser comme un humain. Un humain qui est cadre certes, cadre infirmier de surcroît, mais en aucun cas réductible à un instrument de gestion, un objet modèle d’organisation.
La pratique infirmière n’est pas nécessairement soignante et nous voyons dans cette absence de lien immédiat la fonction majeure que pourrait se donner tout cadre infirmier : œuvrer à réduire l’écart entre l’intention soignante et les tentations objétisantes. En effet, la nécessité de permettre aux professionnels infirmiers d’exercer un métier sensé, source de plaisir et d’épanouissement, autant que la nécessité d’offrir à la population une pratique qui s’écarte du « faire des soins » pour évoluer vers une action soignante pensée pour les personnes en présence soulignent à souhait l’importance à accorder à la notion de perspective soignante.
La pratique infirmière exercée dans une telle perspective qui se veut pensée pour être aidante, porteuse de sens et respectueuse des personnes en l’existence qui est la leur, nécessite des professionnels :
Œuvrer à la dimension soignante de la clinique infirmière nécessite – sans doute en premier lieu – un effort de clarification tant des termes que des intentions.
Le soin est parfois encore confondu avec les soins, en particulier dans la littérature professionnelle. De nombreux travaux, notamment ceux relatifs à la charge de travail ou à l’appréciation de la qualité sont fondés sur les soins laissant le soin dans l’ombre et, dès lors, la dimension soignante qui accompagne ou non les soins donnés. Observons que «faire ou donner des soins », pour utiles et nécessaires que ces « soins » soient, sont des expressions qui contiennent une multitude d’actes, de gestes, de tâches qui, bien que pertinents et posés avec rigueur et en conformité aux savoirs établis, ne disent rien de l’humanité des personnes qui les posent, ni de l’intention qui les anime, ni de l’énergie qu’elles consentent, ni de la perspective dans laquelle elles agissent. Nous devons tenir compte de ce fait : les soins peuvent être posés par des professionnels, y compris des professionnels que nous nommons «soignants», alors même que ces professionnels n’inscrivent pas nécessairement, ou ne questionnent pas ou ne travaillent pas la dimension soignante de leur «faire des soins » quotidiens. Il n’y a pas d’automaticité entre les soins faits ou donnés et la dimension soignante des gestes ou des actes posés. C’est ainsi que de nombreux professionnels du «système de soins» exercent une pratique parfois rigoureusement voire brillamment organisée alors que ces mêmes professionnels s’interrogent : en quoi notre pratique relève-t-elle d’un agir sensé, c’est-à-dire d’un agir pensé en situation pour s’avérer sensé, porteur de sens pour les personnes en présence?
Cette question de la dimension soignante de la pratique quotidienne des professionnels du système de soins n’évoque pas, pour nous, une mise en doute ni de l’intention ni de la capacité des personnes d’accéder à un agir sensé et, à ce titre, source de plaisir professionnel. Constatons, néanmoins, que la frénésie du « faire » et l’attrait parfois insidieux du spectaculaire de la technologie ont atténué et en certains lieux anesthésié l’autorisation même que se donnaient ces professionnels de questionner le sens de leurs pratiques, d’interpeller et de travailler la dimension soignante de leur « faire » quotidien. Lorsque des professionnels ne se donnent plus une telle autorisation, cela n’indique-t-il pas que ces mêmes professionnels ne proposent plus une présence et ne prononcent plus une parole authentiques ? Dans ce cas, ne seraient-ils donc plus les auteurs ni de leurs propos, ni de leur présence, ni de leurs actes ? Les sciences diverses, les technologies et les exigences parfois astreignantes de certains types d’organisations n’ont-elles pas transformé ces professionnels en « porte-parole » ? Ils portent une parole dont ils ne sont pas les auteurs. Ce sont les sciences – ou les croyances – les technologies, les procédures, les schémas organisationnels qui parlent au travers de leur personne. En certaines circonstances, lorsque nous observons le discours des professionnels, par exemple celui d’une infirmière auprès d’un patient, nous pouvons nous poser la question : qui parle ? Est-ce l’infirmière qui prononce une parole authentique, une parole dont elle est l’auteur et une parole sensée car pensée en situation, ou les sciences biomédicales et les sciences infirmières ont-elles transformé cette infirmière en un « objet infirmier » à qui elles font tenir un discours rigoureux et d’apparence professionnel mais inauthentique et insensé car non pensé en situation, non élaboré pour cette situation humaine-là, par nature unique et particulière ? En telle circonstance, les professionnels, quels que soient leur niveau de qualification ou de place dans la hiérarchie, se trouvent ainsi réduits à l’état d’instruments – ils sont « objétisés » - au service d’un système de soins qui, par cette seule instrumentalisation des personnes rend inaccessible la quête d’un agir sensé. Elle rend quasiment incongrue toute amorce de question sur la dimension soignante du « faire » quotidien. De ce fait, elle verse rapidement au registre de l’impossible toute tentative d’actions durables visant à faire émerger l’« humanitude » profonde et authentique des personnes. Elle ferme l’accès à un possible plaisir professionnel chaque jour renouvelé.
Bien qu’il ne soit pas généralisable, ce constat, pour déplaisant voire sévère qu’il puisse paraître, ne peut nous faire ignorer ce que nous poserons ici comme une double source d’espoir. En effet, les organisations – tel le système de soins – sont composées d’humains et ce qui se passe au sein des organisations sont bel et bien des productions d’humains. L’instrumentalisation des personnes, l’inaccessibilité de la question de la dimension soignante au sein du « faire » quotidien, l’enfouissement de l’« humanitude » des personnes et l’absence de plaisir professionnel durable qui s’en suit, ne sont donc pas des fatalités mais bien des productions d’humains et, à ce titre, modifiables, ré orientables par ces mêmes humains. La double source d’espoir que nous pouvons ainsi identifier réside dans le refus de la fatalité et dans la capacité de chacun de modifier, de réorienter sa propre production d’humain.
Nous associons cette mise en garde à une invitation, celle de l’utopie qui peut se définir comme ce pays qui n’a pas encore de lieu. De ce fait, l’utopie, si souvent mal comprise et encore fréquemment rejetée ou ricanée par les partisans ou les consommateurs de solutions aux effets immédiats, est une invitation à être chacun, aujourd’hui, les penseurs, les créateurs, les bâtisseurs de ce pays qui n’a pas encore de lieu et dont nous pourrions, demain, apercevoir et apprécier les pourtours. S’autoriser l’utopie, être auteur d’utopies, ce n’est pas fuir la réalité, ce n’est pas théoriser sur de savantes considérations ni se lamenter sur un certain nombre de désillusions. S’autoriser l’utopie, comme le rappelle le philosophe français Paul Ricœur, c’est oser explorer des futurs possibles6. Pour que demain soit différent, ne faut-il pas commencer par rêver d’un autre futur en se souvenant que pour constater un jour qu’un rêve s’est réalisé, il a bien fallu, au préalable, se mettre à rêver…
Pour que demain le système de soins soit davantage soignant, pour qu’il se montre imprégné du soin qui se dégage du rapport entre les humains qui y évoluent, pour qu’il soit véritablement propice à un agir sensé, source de plaisir, pour qu’il soit fondé sur la capacité des différents professionnels, sans distinction aucune de qualification, de statut ou de fonction, de penser la dimension soignante des multiples gestes et actes qu’ils posent, que pouvons-nous entreprendre dès aujourd’hui de plus concret et de plus fécond que de nous octroyer le temps de nous arrêter pour dialoguer en vue de penser le soin, de penser nos actions dans une perspective soignante ? Ce temps n’est pas nécessairement celui du chronomètre, il est avant tout celui de l’intériorité. S’arrêter pour penser le futur du soin convoque néanmoins notre vigilance pour que nos travaux d’aujourd’hui en vue de préparer un autre demain ne nous fassent pas sombrer de Charybde en Scylla, ne nous fassent pas quitter les risques du tourbillon et de la tempête pour nous faire échouer sur le rocher et la falaise. Le risque est celui de la confusion : c’est bien de penser le soin dont il est question et non d’organiser et d’ajuster les rapports de force au sein du système de soins !
Penser le soin requiert une grande humilité. C’est cette humilité qui nous conduit, par exemple, à constater que personne n’est propriétaire du soin car il concerne absolument chacun. Personne ne peut donc être tenu à l’écart d’une réflexion sur le soin et des actions qui en découlent. Ceci implique, en contrepartie, que personne, quel que soit son statut, ne peut se sentir étranger au soin. En guise d’illustration, ceci suppose que les infirmières et les infirmiers ne puissent se sentir davantage en charge du soin que leurs collègues qui composent les équipes pluri professionnelles. Bien que cela soit encore répandu, il ne peut ainsi être considéré que le médecin pourrait s’affranchir de questionner la dimension soignante de sa pratique en abandonnant cette dimension aux infirmières et infirmiers ou aux psychologues, aux psychiatres, aux travailleurs sociaux, etc. qui devraient compenser les effets d’une pratique médicale parfois plus soucieuse de la maladie que du malade. Le soin ne saurait être confié aux uns et ignoré des autres, il ne saurait non plus être capturé par les uns pour être interdit aux autres, y compris au nom de l’identité professionnelle. La croyance selon laquelle l’infirmière se doit d’aller auprès du patient après le passage du médecin pour expliquer à ce même patient le contenu du discours médical est assez troublante. Y aurait-il donc une parole savante distincte d’une parole soignante ? La première pourrait-elle s’abstenir de penser qu’elle s’adresse à un sujet et la seconde pourrait-elle renoncer de se référer aux savoirs de tous ordres ? Cette séparation est incompatible avec le soin, le souci authentique de la personne à laquelle la parole s’adresse. C’est ainsi qu’un médecin nous disait récemment son refus d’avoir à mener toute sa carrière médicale en étant flanqué d’une interprète infirmière, un peu comme s’il ne pouvait lui-même être l’auteur de son propre discours, audible, compréhensible car pensé en telle situation, pour un sujet particulier et approprié aux personnes en présence. Ceci n’exclut nullement que des explications complémentaires ou des recommandations puissent s’avérer nécessaires au gré des échanges, des interrogations nouvelles et des rencontres.
C’est ainsi que penser le soin nécessite d’interpeller la pratique de chaque professionnel. Aucun ne peut être mis à distance et aucun ne peut rester en retrait du soin. Ne perdons ainsi pas de vue que chacun, de la place qu’il occupe, dans les lieux où il évolue et avec les moyens qui sont les siens a la possibilité, mais aussi la responsabilité, de poser des actes, aussi modestes soient-ils, qui peuvent s’avérer nourricier d’une plus grande atmosphère soignante.
Qu’est-ce que l’«humanitude» qui est un terme qui n’est ni synonyme d’humain ni d’humanité ? Il n’est, à vrai dire, pas très difficile de s’avérer humain dans la mesure où cette qualité est intrinsèque à notre condition d’homme ou de femme vivant dans le monde, au sein de la communauté mondiale des humains que l’on nomme également l’humanité. La qualité d’humain, de surcroît, ne se perd pas car même les actes les plus abominables – ceux qui sont si fréquemment désignés dans le langage populaire par l’expression « actes inhumains » – sont bien des actes d’humains, des productions d’humains. Si le statut d’humain est donc inaliénable et si l’humanité de chacun existe du seul fait de ce statut d’humain, ceci n’équivaut néanmoins pas à ce que chacun soit animé du souci de l’humanité, c’est-à-dire du souci de lui-même, du souci d’un autre, plus largement du souci des autres et… plus largement encore du souci du monde. En effet, ni le statut d’humain ni l’inaliénable humanité d’une personne ne confèrent automatiquement à cette personne l’intention de se vouloir respectueusement présente à elle-même, à l’autre, aux autres et au monde. C’est en ça qu’une distinction peut être opérée entre l’humanité et l’« humanitude ». Si l’humanité de chacun est là, du seul fait d’être là, humain parmi les humains, l’« humanitude », quant à elle, n’est pas « là », elle se travaille, elle se désire, elle se fait venir et grandir en soi, elle part d’une intention consciente et se chemine sans fin.
Le travail d’«humanitude » est travail de poésie, poésie de l’existence. Il est travail du vivant soucieux de la vie, travail de cœur, de perception, de disponibilité, de bienveillance ; travail de délicatesse, de générosité mais aussi de douceur, de sensibilité, de créativité, de raffinement, de simplicité, de subtilité et… aussi travail d’identification et d’acceptation de ses propres limites. La poésie qu’est l’« humanitude » est « autopoïèse », elle est cette démarche personnelle par laquelle une personne donne à ses formes innées d’humain d’autres formes, des formes acquises et toujours en acquisition, il s’agit des formes d’un humain respectueusement soucieux de l’humanité. Le travail de poésie en vue de sa propre « humanitude » est ce qu’un humain consent consciemment à faire venir, à faire grandir, à faire advenir en lui pour exprimer un souci de plus en plus affiné de sa présence à lui-même, à l’autre, aux autres et au monde. Il s’agit d’un « travail de posture ».
Du travail d’« humanitude » – de la poésie de l’humain – se dégage une essence qui se nomme le soin. C’est pour cette raison que le soin est allure de vie, façon d’aller son chemin, tonalité de l’existence. Il est le fruit du travail d’« humanitude » et il est l’essence qui nourrit l’atmosphère soignante. Le soin est cette essence qui se dégage de rapports humains empreints d’ « humanitude », soucieux d’ « humanitude ». Le soin est production d’humains, fruit d’une intention d’humains. Le soin est essentiel à la vie, essentiel au devenir du monde. La compréhension qui est la nôtre aujourd’hui du mot soin, ce que ce terme nous donne à entendre est que : Le soin est une essence, essence qui se diffuse en laissant trace de sa présence. Le soin en tant qu’essence est telle une fragrance qui marque une atmosphère, parfume un lieu, émoustille les cinq sens, apaise un contexte, illumine un regard, invite à la sérénité, suscite l’espoir. Une telle atmosphère imprégnée de l’essence qu’est le soin se nomme atmosphère soignante qui est plus qu’une atmosphère d’humanité car elle est atmosphère d’« humanitude».
Walter Hesbeen, décembre 2004.
Notes
1 Infirmier et docteur en santé publique de l’Université catholique de Louvain (UCL – Belgique), directeur de l’Institut La Source – Paris, vice-président du SIDIIEF, secrétaire général du Réseau PRAQSI - w.hesbeen@institutlasource.fr
2 A partir d’un texte référencé : Hesbeen W. « Formación y práctica de la enfermería: de la apertura a la existencia a una clínica del cuidar » en : M. Teixidor (Dir): La formación enfermera: estado de la cuestión y perspectiva internacional. Barcelona ; Fundación « la Caixa » E.U.E. Santa Madrona ;. 2004(Formation et pratique infirmière -de l’ouverture à l’existence à une clinique soignante).
3 A partir d’une conférence que nous avons prononcée au Congrès annuel de l’Ordre des Infirmières et Infirmiers du Québec (OIIQ), intitulée « Le soin, une allure de vie, une tonalité de l’existence », Montréal, le 2 novembre 2004
4 De Tocqueville, A., « De la démocratie en Amérique », réédition.
5 Popper, K., « La leçon de ce siècle », Ed. Anatolia, Paris, 1993, pp.82-83
6 Ricoeur, P., « Idéologie et utopie », Ed. Le Seuil, Paris, 1997